Notice
et réflexions littéraires de
Tacite

Tacite naquit à Interamna, en Ombrie, de l’an 59 à 61 de J.C. d’une famille plébéienne. On ignore l’année de sa mort, il vécut sous Vespasien, Titus et Domitien .L’an 70, il épousa la fille de Julius Agricola. L’empereur Tacite, qui se faisait descendre de l’historien, ordonna que les œuvres fussent déposées dans les archives de l’état, et que le pouvoir impérial en fit tous les dix ans faire de nombreuses copies. Cependant, malgré tous le soins, Tacite devint si rare, qu’à la renaissance de lettres, le pape Léon X promet une récompense à quiconque retrouverait quelque partie de l’ouvrage perdu. Un moine italien, Angelo Arcomboldi, découvrit dans l’abbaye de Corvey en Westphalie, cinq livres des annales que le missionnaire Anschaire avait légué au couvent.
Tacite commença fort tard à écrire l’histoire ; une grande partie de sa vie se passa au milieu des luttes judiciaires, et, soit que l’étude de l’éloquence occupât seule toute sa pensée, soit qu’il n’osât se faire historien avant d’avoir pris les leçons de la méditation et de l’expérience, il sembla longtemps n’ambitionner que la gloire d’orateur. Sous Vespasien, Titus, Domitien, il fut l’homme du barreau de Rome. Consul sous Nerva, il prononça l’éloge funèbre de Verginius, son prédécesseur, qui trois fois avait refusé l’empire, et qui eut encore dit Pline le jeune, l’avantage précieux d’être loué par le plus éloquent des hommes.
Cet ouvrage, ainsi que tous ceux prononcés par Tacite, a péri ; mais nous avons son premier ouvrage historique, la vie de J. Agricola, où il se montre en même temps sublime orateur et profond historien. Il le composa sous Nerva. Peu de temps après, il traça le tableau des mœurs des germains (de moribus germanorum), énergique et ingénieuse satyre des mœurs romaines. Ce ne fut qu’à l’âge de 50 ans environ, lorsque les vertus de Trajan consolaient le monde, que Tacite entreprit de raconter les malheurs et les crimes des règnes précédents. Il écrivit des histoires qui comprenaient le temps écoulé depuis la mort de Néron jusqu’à l’empire de Nerva, et les histoires furent suivies des annales, dont le récit commençait à la mort d’Auguste et se terminaient à delle de Néron.
Le temps nous a privé d’une partie de ces chefs-d’œuvre ; nous n’avons plus que le règne de Tibère, la seconde moitié de règne de Claude, la plus grande partie de celui de Néron, ceux de Galba, d’Othon, de Vitellius, et la première année de Vespasien. Ainsi outre ces parties que le temps a mutilées, le règne de Caligula, de Titus, de Domitien, sujets si fécond pour le génie, manquent tout entier. Tacite, comme il nous l’apprend lui-même, se promettait aussi d’écrire dans sa vieillese l’histoire des règnes de Nerva et de Trajan. Il mourut avant de pouvoir l’entreprendre.
On a douté si le petit ouvrage intitulé « Dialogus de oratoribus, sive de causis corrupté eloqentiœ », lui appartient réellement, et on a voulu en faire honneur à Quintilien. Quoiqu’il en soit, ce dialogue est digne de Tacite, du moins de Tacite encore jeune.
Quant au livre des facéties, un recueil de bons mots, que lui attribue Fulgenie, nous ne devons pas le regretter beaucoup ; et il faudrait nous féliciter si, aux dépens de cet ouvrage nous avions pu conserver le reste.
Aucun historien, grec ou latin, ne possède le talent dramatique du narrateur à un plus haut degré que Tacite. Tite-Line, qui passe avec justice pour avoir excellé dans cette partie, ne peut cependant soutenir la comparaison. Pour s’en convaincre, il suffit de mettre en regard le plus beau peut être de ces récits, le traité ignominieux que le Samnites forcèrent de conclure aux fourches caudines (Liv ; X, Ch.2) et l’endroit où Tacite raconte une victoire remportée par Cœuna, lieutenant de Germanicus, sur Arminius (Ann. Liv I, CH.60).
Racine a nommé Tacite le plus grand peintre de l’antiquité, et sans parler de la peinture des mœurs où il n’a point de rival, aucun écrivain, ancien ou moderne, n’a su donner à ses compositions historiques autant de vielles couleurs.
La vie d’Agricola a été appelée par un célèbre critique le désespoir des biographes, le chef-d’œuvre de Tacite qui n’a fait que des chefs-d’œuvre. L’auteur nous intéresse d’abord en se mettant d’abord en scène, en laissant échapper de son âme l’expression d’une éloquente douleur, et dès son début, il nous prépare au morceau sublime qui termine l’ouvrage, par une esquisse rapide et profonde du règne de Domitien. On le voit ensuite louer ses héros avec une conviction qui exclut la flatterie, et qui ne laisse point la place aux détails inutiles ; répandre sur toutes les actions d’Agricola un charme qui nous le fait aimer et révérer tout ensemble ; et, dans a péroraison, renfermer tout ce qu’il y a de fort et de pénétrant dans un vaste génie, tout ce qu’il y a dans une belle âme de moral, d’affectueux et de sublime.
Le « Demoribus Germanorum » est très court. Montesquieu s’en exprime ainsi : « Tacite a fait un ouvrage exprès sur le mœurs des Germains. Il est court cet ouvrage ; mais c’est l’ouvrage de Tacite qui abrège tout, parce qu’il voyait tout ».
Nous ne comparerons point ici le mérite de Tacite comme orateur u mérite de ses devanciers. Hérodote et Thucydide, Tite-Live et Salluste se distinguent en ce genre par les qualités les plus brillantes : il est certain néanmoins qu’on a blâmé l’élégance un peu vide d’Hérodote et la sécheresse de Thucydide, qu’on a reproché à Tite-Live de ne pas prêter à ses héros des discours convenables à leur caractère et de jeter trop de fleurs sur ces énormes colosses de l’antiquité. Salluste, singulièrement énergique dédaigne tous les ornements et il émeut peut être moins qu’il n’étonne. Dans Tacite, la vigueur et la précision ne nuisent jamais ç l’abondance et à la richesse des couleurs. Il possède plus qu’aucun autre le secret de nous émouvoir, parce qu’il semble toujours pénétré de ce qu’il exprime. Quelques uns de ses discours surtout respirent une conviction profonde. Tel est le discours de Germanicus mourant (Ann. 2, Ch 71). Quoique plusieurs discours attestent la puissance et la profondeur du jugement de ce grand écrivain, c’est à son âme encore plus qu’à son génie qu’il a du ses plus heureuses inspirations.
Et cette éloquence brillante et passionnée, Tacite ne l’a pas porté seulement dans les discours ; outre qu’il joint partout le mouvement oratoire à la gravité historique, sa narration est parsemée d’une véhémence et d’un pathétique admirables. Toutes les fois qu’une idée généreuse, un sentiment noble et patriote, se présentent à lui, il les laisse éclater au dehors et fait passer dans l’âme de ses lecteurs l’émotion profonde qui remplit la sienne.
Tacite est sans comparaison le plus grand des historiens aux yeux d’un philosophe. Il a peint les hommes avec la plus grande énergie et la plus admirable profondeur les événements touchants d’une manière pathétique et la vertu avec le sentiment d’admiration qu’elle inspire à ceux qui la pratiquent. Il possède au plus haut degré la véritable éloquence, le talent de dire simplement de grandes choses. On doit le regarder comme un excellent maître de morale, pour la connaissance des hommes qu’on peut acquérir par la lecture de ses ouvrages. L’histoire du règne de Tibère passe pour son chef-d’œuvre. Pour écrire la vie d’un prince aussi artificieux, il fallait un historien comme Tacite, qui peut démasquer les fausses vertus, assigne les causes des événements, et discerne la réalité des vraies apparences. Jamais il n’oublie la dignité de l’histoire, son ton est toujours grave et sérieux, la vérité dirige toujours la plume. Une grande connaissance de la politique et des hommes, un respect profond pour la sagesse, une sévérité enfantée par l’imagination, voilà les traits principaux de Tacite.
Le style de Tacite a toujours passé pour un modèle de concision, mais il n’est point comme on l’a dit, sec, sans ornement ni richesse. Souvent même il a toute la pompe, tout l’éclat, tout le luxe de la poésie. Quel poète a des couleurs plus vives que celles dont il peint la sédition en Pannonie (Ann. Liv I ch.16), les souffrances de Drusus dans son cachot (Ann.Liv.6 Ch.24), la mort de Britannicus et tant d’autres tableaux plein d’imagination et d’éloquence.
On reproche à Tacite son défaut d’harmonie ; sans doute il n’a pas la diction abondante, et l’harmonie quelques fois un peu vague de Cicéron, mais en revanche, il possède au plus haut degré l’harmonie passionnée, c'est-à-dire cette harmonie toujours en accord avec les sentiments qu’elle exprime.
Sous le rapport de l’obscurité, nous conviendrons qu’il en existe dans Tacite ; mai selle tient beaucoup moins à son style qu’à la profondeur des pensées, et nous doutons qu’il les eut rendues plus claires, s’il eut cherché à les délayer. Elles eussent été certainement plus faibles et peut être plus obscures.
Du reste Tacite dans son style a payé tribut à son siècle. Il n’est point d’une pureté constante, se sa latinité, élégante le plus souvent, toujours forte et éclatante d’images neuves et justes, n’est plus cette latinité pure et irréprochable de Tite-Liv et de Cicéron. Il a des tournures forcées et bizarres, des constructions irrégulières, des expressions inconnues au beau siècle de la littérature latine.
Parmi tous les historiens de l’antiquité, il n’en est point que l’on puisse comparer avec plus de raison que Salluste. Tacite a plus d’une fois été inspiré par lui, comme Montesquieu par Bossuet. C’est la même gravité, la même énergie dans le style, la même profondeur dans les pensées, le même art dans la narration ; mais il existe entre eux des différences remarquables.
Salluste est tout nerf, Tacite est comme ces athlètes dont la force éclate dans la vive couleur non moins que dans la vigueur de leurs muscles. Salluste tient d’une main ferme le burin de l’histoire ; il voit tout aussi bien que Tacite ; il attache, il intéresse, mais il ne remue pas l’âme comme Tacite, il ne peut pas comme lui, il ne porte pas comme lui la conviction dans l’âme. Il est plein d’uen force singulière et d’une aimable profondeur ; il a un air de candeur qui peut séduire ; mais il n’apporte pas dans l’histoire toute l’éloquence dont elle est susceptible ; il manque de cette sensibilité brulante et énergique qu’on ne peut feindre parce qu’elle tient aux vertus de l’âme ; Salluste parlait de ses vertus, Tacite les avaient.





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