Corneille (Pierre)

Corneille naquit à Rouen le 6 juin 1606. Son père était avocat du roi. Il fit ses études chez les jésuites de Rouen, et conserva pour eux une tendre vénération. Il se mit d’abord au barreau sans goût et sans succès. Une anecdote romanesque éveilla bientôt en lui le talent poétique qu’il ne connaissait pas et qui donna naissance à la comédie de Ménippe, jouée en 1629. Ménippe est avec Sophonisbe de Mairet, qui parut la même année, la première pièce régulière que nous eussions en France, et, toute médiocre qu’elle est, c’est un chef d’œuvre si on la compare aux pièces de Hardy qui l’a immédiatement précédé. Ménippe fut suivi de cinq autres pièces qui n’annonçaient encore en rien le grand Corneille. Faible essai d’un talent qui suivit le goût de son siècle avant de le reformer, ces pièces, disons mieux, ces ébauches informes offrent cependant quelques fois des traits d’esprit et de verve comiques ; on peut même y découvrir des combinaisons ingénieuses ; quelques exemples d’un dialogue adroit ; quelques ressorts d’intrigue ménagés avec art, quelques scènes heureuses d’invention et vraies de situation comme de sentiment.

Médée

Corneille avait donné Médée (1635). Médée, imitation de Sénèque, qui lui-même s’était aidé d’Euripide, contient déjà le genre des grandes beautés qui brillent dans les autres pièces de Corneille et aussi des défauts qui viennent s’y mêler. Ainsi que la Médée de Sénèque, la Médée de Corneille offre à la place d’une action vive et soutenue, les longues déclamations familières à la tragédie latine et quelques fois aussi à la tragédie Grecque. C’est d’ailleurs la première pièce dans laquelle on trouve quelque goût de l’antiquité. Quoique mal conçue et mal écrite, le talent sublime de Corneille s’y révèle déjà à quelques morceaux d’une forte pensée et d’une élévation de style inconnus avant lui, entre autres, dans le monologue de Médée.

Le Cid

Cependant Corneille n’avait point encore rencontré la source féconde où il devait puiser si abondamment son génie dramatique. Un secrétaire de la Reine Marie de Médicis, nommé Châlon, conseilla à Corneille d’apprendre l’Espagnol et lui proposa le sujet du Cid. Dès qu’il eut touché au sujet traité par Guillén de Castro, Le Cid prit dans sa plume une forme nouvelle et devint une véritable création (1636). D’un tissu d’aventures incroyables qui faisait le fond de cette pièce Espagnole, Corneille forma une pièce régulière sans être moins touchante. On sait la gloire et les tracasseries que le succès du Cid valut à Corneille. Richelieu à qui la vanité de l’homme de lettres n’était pas moindre que la fierté de ministre, fut blessé du triomphe si éclatant et se mit à la tête des ennemis de Corneille. Il déféra le Cid au jugement de l’académie. Mais malgré la critique si noble d’ailleurs, si polie et ménagée de l’académie, malgré la puissance du Cardinal, tout Paris pour le Cid eut les yeux de Chimène.
La France entière voulut entendre, ou du moins lire le chef d’œuvre qui révélait l’avenir de la Melpomène française ; l’admiration publique venait de toutes part chercher le poète, et on disait pour porter l’éloge aussi haut que possible, cela est beau comme le Cid. Cette pièce fut traduite en Italien, en Espagnol, enfin dans chacune des langues européennes, à l’exception de la langue turque.
Un sujet fécond, un intérêt croissant sans cesse, des situations attachantes, un dialogue plein de noblesse et de vérité, le langage des passions traduit en beaux vers, voilà ce qui avait manqué à toutes les tragédies du temps passé, voilà ce qu’on trouvait dans Le Cid.
Corneille qui n’avait pas appris la langue des poètes Espagnols que pour profiter de leurs inventions, paraissait avoir résolu de transporter sur notre théâtre quelques unes de leur pièces les plus célèbres, notamment l’Héraclius et le Menteur qu’il imita quelques années après. Mais alors, voulant confondre l’envie qui lui supposait des larcins pour lui refuser du génie, il chercha longtemps un sujet neuf et les Horace parurent pour passer l’auteur du Cid.

Les Horaces

Les Horaces ne sont point encore une tragédie régulière, l’ordonnance est vicieux ;   l’unité d’action y est violée ; les subtilités, le faux esprit déparent souvent le dialogue, et cependant le dialogue, les préparation dramatiques, la marche enfin de la première action (on en montre trois), montrent un progrès immense, pensée principale, situations, personnages, tout dans cette création irrégulière et sublime, présente un caractère de force, de grandeur, d’originalité, dont il n’y avait pas de modèle.

Cinna

Cinna et Polyeucte parurent ensuite; Cinna au commencement de 1639 et Polyeucte en 1640. Cinna fut mis par toute la cour au dessus du Cid. Cinna, il est vrai, est une de pièces les plus régulières de Corneille ; si l’unité de caractère et d’intérêt y sont violée, les trois unités de lieu, de temps et d’action y sont aussi parfaitement observées qu’elles puissent l’être ; Les scènes sont liées entre elles dans un seul endroit le théâtre reste vide. L’action ne finit qu’ avec la pièce ; il y a toujours de l’art et l’art s’y montre rarement à découvert. Cependant Cinna est beaucoup moins touchant que le Cid, et le défaut ordinaire de Corneille, la vaine déclamation, y tient trop de place.

Polyeucte

Bien qu’il n’y ait, au premier coup d’œil, aucun rapport intellectuel entre Polyeucte et Cinna, il y en avait cependant un et profond dans l’âme qui les conçut. Corneille a vécu sous deux inspirations, le patriotisme et la religion. Enfant de la France, il s’est d’abord souvenu des Romains ; élève des jésuites, chrétien fervent, il a sans aucune peine et avec une fée naïve et spontanée, épanché dans Polyeucte ses sentiments et ses croyances. De toutes les pièces de Corneille c’est la mieux conduite, celle où il a le plus d’inventions, la plus heureuse. Le dialogue y a une précision et une force, auxquelles Corneille ne s’était point encore élevé, et qui depuis on n’a pas encore égalées. Cette pièce avait encore pour les contemporains un autre et puissant intérêt, la foi qui alors remplissait les âmes et qui donnait aux discussions théologiques de l’époque tant de vivacité et d’éclat, prêtait   un charme d’actualité à des vers que l’ indiférence de notre siècle trouva fades et languissants.
Pompée et le Menteur suivirent Polyeucte, ils furent représentés le même hiver (1641).

Pompée

Corneille n’a guère mieux réussi à faire de la Pharsale une tragédie, que Lucain à en faire une épopée. Pompée est en effet un ouvrage fort irrégulier, composé de parties incohérentes. Les caractères y sont mal dessinés et mal soutenus. Le rôle de Cornélie seul rappelle le pinceau des Horaces ; il offre un mélange de noblesse et de douleur, de souplesse et de pathétique, qui concentre sur elle tout l’intérêt attaché au nom de Pompée. On y doit aussi remarquer les scènes d’exposition où Ptolémée délibère avec ses ministres sur l’accueil qu’il doit faire à Pompée, vaincu à Pharsale et cherchant un asile en Egypte. Exposition d’une enflure inexcusable il est vrai, mais d’une originalité merveilleuse, puisque le débat même renferme le nœud de l’intrigue.

Le Menteur

Le Menteur imité comme Le Cid de l’Espagnol, fut la première comédie d’intrigue et de caractère dont la France put s’honorer. Jusque-là point de naturel, point de véritable peinture de mœurs, un amas d’extravagances qui n’avaient rien de réel faisait tout notre comique. Corneille ramenant les deux scènes à la nature, à la vérité, nous apprit dans le Menteur ce qu’était la comédie,  comme il nous avait montré dans le Cid ce que la tragédie devait être. Ainsi dans l’espace de 18 années, il avait frayé la route à racine comme à Molière.

Rodogune

Nous arrivons à Rodogune, la dernière pièce où le génie de Corneille se montre encore tout entier, sinon dans l’ensemble, du moins dans le 5ème acte si terrible et si pathétique.

Théodore

Avec Théodore commence la 3ème époque du génie de Corneille. Cette pièce qui est au dessous de médiocre a été ainsi jugée par Voltaire : « si quelque chose peut étonner et confondre l’esprit humain, c’est que l’auteur de Polyeucte ait pu être celui de Théodore. » Héraclius, pièce en quelques points imitée de Chaldéron, est un véritable imbroglio malgré quelques situations pleines d’intérêt.

Don Sanche d’Aragon

Don Sanche d’Aragon, comédie héroïque, où quelque traits de grandeur ne peuvent racheter l’absence d’intérêt et l’invraisemblance de la fable, fut joué en 1650.

Andromède et Nicomède

Andromède, drame enrichi de musique et de divertissements, et sa tragédie de Nicomède, n’ajoutèrent rien à sa gloire.

Pertharite

La chute complète de Pertharite dégouta Corneille du théâtre. Dans une préface assez chagrine qu’il mit à cette pièce, il accusa le public d’inconstance et lui signifia enfin sa résolution, le motif qui la lui faisait prendre il avait trop longtemps écrit, disait il, pour être encore de mode. Rendu à lui-même et à la solitude, Corneille chercha dans la poésie religieuse de douces et nobles consolations. Il traduisit envers l’Imitation de J.C. Dans quelques stances de cette traduction, il a exprimé avec une grande noblesse de caractère   les sentiments que lui inspiraient les attaques de ses ennemis.

Œdipe

Pendant 6 ans Corneille consacra à ce travail ses pensées et le reste d’une ardeur qui devait encore éclater en quelques traits sublimes. Cédant aux sollicitations du surintendant Fouquet, il reparut sur la scène ; il donna Œdipe en 1639. Cette pièce si froide, si obscure, qui défigure le plus beau, le plus pathétique sujet du drame antique, réussit cependant, moins par des beautés qu’elle n’avait pas que pour l’attention délicate du public, de ranimer, de consoler la vieillesse de Corneille par un dernier triomphe.
Corneille tenta un nouvel essai pour réunir le chant à la poésie, et les décorations de la toison d’or, furent encore plus applaudies que les d  éclamations d’Œdipe.

Sertorius

Sertorius qui fut joué en 1662, fut plus digne de Corneille. L’entrevue de Sertorius et de Pompée rappelle le peintre de Cinna.

Sophonisbe

Sophonisbe, moins heureuse, ne fit point oublier, ou plutôt fit remettre au théâtre celle de Mairet. On crut retrouver dans Othon quelques traits dignes de Tacite Agésilas et Attila ne firent que se montrer comme pour annoncer qu’un grand homme qui avait vu le malheur de vieillir sans rival allait trouver un vainqueur.

Bérénice

Trois ans après, Bérénice, sujet traité conjointement par Corneille et par Racine, avait vérifié le présage.
Pulchérie et Suréna (1672-1674) furent les derniers efforts de l’auteur des Horaces et de Cinna, qui poursuivit longtemps la gloire après avoir perdu son génie.
Après Suréna, Corneille renonça tout de bon au théâtre. Les sentiments de piété qui avaient contenu sa jeunesse, consolèrent sa disgrâce dramatique, et remplirent tout entier ses derniers jours. Il ne pensa plus qu’à mourir chrétiennement, et termina doucement sa vie à Paris, en 1684. La France lui donna le nom de grand, non seulement pour le distinguer de son frère, mais dur reste des hommes. Il avait été reçu l’an 1647 à l’académie française.
Si nous ne jugeons Corneille que par ses meilleures pièces, quel sublime dans ses idées ! Quelle élévation de sentiments ! Quelle noblesse dans ses portraits ! Quelle vérité, quelle force dans ses raisonnements ! Chez lui, les Romains parlent en Romains, les rois en rois, partout de la grandeur et de la majesté. Il fut regardé à juste titre comme le créateur de l’art poétique.





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